Nouvelle présentation de la non-philosophie

En termes classiques, quelle est l'essence et quelles sont les possibilités de la non-philosophie? D'entrée de jeu, à ses origines, elle est née de quatre préoccupations couplées deux à deux, donc de dualités et s'est développée dans cet esprit des dualités sans cesse remises en jeu mais jamais supprimées. Ses possibilités ou sa thématique actuelles ne sont que la suite ou le développement de cette (non-)essence. Mon point de vue sera donc historique et systématique. Cette reconstruction après-coup a nécessairement des allures d'auto-interprétation rétrospective, mais la fidélité n'étant pas ici à un sens ou une vérité prédéterminée historiquement mais à une dernière-instance, et donc à l'esprit des dualités, je limite tout ce qui pourrait nous entraîner vers une herméneutique.



La généalogie de la non-philosophie est problématique. Née comme toute chose d'une intersection de deux problèmes originaux vaguement accouplés, mais de manière un peu moins hasardeuse que la rencontre de Poros et de Pénia, elle a toujours refusé d'en être la synthèse, donc la descendance. La philosophie est née de la rencontre unilatérale d'un être endormi et d'un désir d'enfant, mais Platon, comme philosophe, reste une dernière fois prisonnier de la biologie, il ne va pas au bout de ce sommeil de Poros, le confiant encore à l'ivresse et aux yeux fermés, à l'intelligence simplement assoupie. Pas plus qu'il ne va au bout de la pauvreté de Pénia dont le désir d'enfant est encore inspiré par la vue de Poros. Il ne dépasse pas le pharmakon comme accouplement, condition de couple ou de génération.



Cette filiation n'est pas celle de la non-philosophie. Elle accepte d'être née sous des conditions biologiques, comme tout enfant, mais elle refuse la continuité de la naissance, elle est orpheline et c'est elle qui décide de naître "sous X". Dans l'ivresse de son père, elle ne voit que le symptôme de l'être-aveugle de l'Homme, d'un savoir indocte, et dans le désir d'enfant de sa mère le symptôme du désir impossible de l'être-aveugle. Ne refusant pas le passé mais d'être déterminée par lui, se donnant comme la Fille de l'Homme, son problème est d'être et de rester future à l'image du Nouveau-Né. C'est de cette manière simplement humaine qu'elle échappe au cycle biologique et familial et, sans fonder une nouvelle famille, sans fonder en général une Cité, se donne comme la base-en-personne d'une nouveau type d'organisation, dites des Hérétiques, Filles ou Fils de l'Homme qui ne cessent d'être des Nouveaux-Nés, orphelins reconnaissants de la philosophie et du Monde. Quant à l'acte de naître, si la philosophie est vouée au parricide et ne reconnaît sa filiation qu'à travers ce crime fondateur, la non-philosophie se garde de cette synthèse de l'expédient et de la pauvreté qu'est le parricide. Née sous X c'est-à-dire sous l'inconnue de l'Homme, elle joint ses parents à la cité des frères et des soeurs, élevant sa filiation à l'état d'utopie.



Il y a en réalité une dualité principale et une dualité secondaire qui sont la structure, non l'origine, de la non-philosophie. La principale était la suivante. 1. Le caractère énigmatique de l'Un, de son essence, de son origine, son oubli et sa mise au service de l'Etre. Le souci heideggérien pour l'Etre et le souci lacanien et derridien pour l'Autre rendaient plus crucial cet oubli de l'Un, comme si le cercle de la philosophie n'avait pas été parcouru en son entier. La philosophie n'avait cessé de parler de l'Un, de le supposer, de l'invoquer, mais une thématisation de l'Un faisait défaut. 2. Un autre oubli concernait l'attitude abusive de la philosophie, son abus de pouvoir de manière plus générale, sa nature de prétendante à la réalité et à la vérité, à la domination aussi, sa pratique spontanéiste de la question, comment était possible une telle forme de pensée qui se disait évidente sans jamais apporter d'autres lettres de créance que son exercice et sa tradition, un peu à la manière d'une rumeur sans origine et sans fin? Bref d'une part une entité qui règne mais ne gouverne pas, l'Un, d'autre part une discipline qui prétend dominer théoriquement le Monde et les autres formes de pensée jusqu'à se prétendre titulaire de "la pensée". Je me trouvais devant une dualité nouvelle, apparemment artificielle puisque l'Un n'était après tout en temps normal qu'un objet de la philosophie. Une dualité secondaire accompagnait celle-là, se greffant sur elle de manière nécessaire, un peu comme moyen de réalisation de la première, c'était celle de la science et de la philosophie, que j'ai jusqu'à présent peut-être trop privilégiée comme fil directeur dans les historiques de la non-philosophie et qui sévit encore actuellement dans l'idée de la non-philosophie comme discipline. En un sens je ne suis jamais sorti de cet espace, de son type de dualité et d'unité interne, même si comme je le montrerai il a subi des contractions et des expansions, et surtout des redistributions. Mon problème n'a jamais été celui de l'Un et du Multiple, même si je l'ai beaucoup évoqué, mais dans la non-philosophie il faut se garder de confondre l'objet avec lequel on lutte et l'essence de la lutte, le premier occultant souvent la seconde. Mon problème a été celui de l'Un et du Deux au sens où le Deux est spécifique et n'est pas synonyme de multiple. Il relève d'une tradition distincte de celle de la philosophie ou parallèle à celle-ci, c'est-à-dire d'une lutte avec elle. S'il s'agit bien d'une mathématique transcendantale, elle devra abandonner la forme platonicienne ou philosophique des nombres transcendantaux et cesser d'être une mathématique divine (Leibniz). Lutte sur deux fois deux fronts, celui de l'Un et celui du Deux, celui de la définition de la philosophie et de la science. Donc au moins quatre fronts. Ce quadriparti de la lutte est l'élément dans lequel j'ai affronté un autre quadriparti, celui des philosophes qui m'avaient "influencé" comme on dit et que j'ai souvent confondu avec le premier dans la reconstitution de l'histoire de la non-philosophie, lui accordant un effet excessif par erreur de catégories, alors qu'ils n'étaient déjà que son matériau ou que le terrain de la lutte. Ces problèmes ont été résolus lorsque j'ai compris progressivement qu'il fallait substituer au mode philosophique d'unification de ces quatre côtés, c'est-à-dire à leur nouage ou leur suture en relative extériorité, un tout autre mode d'unité, un clonage radicalement immanent. C'est la notion même de la lutte et du front qui du coup va changer. Il aura fallu un saut unilatéral c'est-à-dire un abandon de toute prétention du côté de l'Un, un renoncement même à le poser encore comme côté ou terme du quadriparti, admettre un effondrement ou une non-consistance du Réel. C'était renoncer dans la foulée à une lutte "front contre front", élaborer la notion de front unilatéral. Que toute lutte engage deux fronts mais qu'elle ne mette en jeu qu'un seul combattant, c'était une énigme qui s'est résolue lorsque l'énigme est devenue sa propre solution. C'est passer du Logos divin à une pratique placée sous le Nom-de-l'Homme.


La problématique du quadriparti, de son nouage ou clonage, a l'intérêt de permettre une vue synoptique sur l'ensemble des stades, même les plus primitifs, de la recherche qui a conduit à la non-philosophie, et d'éviter des découpages en fonction de distinctions historiques. Le magma d'où elle est sortie possède éminemment, du plus profond au plus superficiel, la nature d'une chôra pré-philosophique avant d'être non-philosophique, comme des massifs ou des conglomérats nés d'un démembrement par plaques du continent philosophique. La répartition de la non-philosophie en trois stades privilégie un point de vue historique de surface et doit être inscrite dans cette structure.



Je me contente ici à la fois de dessiner une épure et de tirer un fil directeur continu, et je passe sur deux types de circonstances qui ont donné du jeu ou du bougé à ce schéma. D'une part les hésitations innombrables, remords, corrections, variations dans le nouage de ces deux termes, car il s'agissait du moins au départ comme pour tout philosophe de trouver le point de suture entre les deux côté de cette dualité trop vite réalisée ou admise par la philosophie sous la forme des systèmes et de leur tradition. D'autre part les conditions personnelles d'existence de la non-philosophie, conditions institutionnelles adverses, fantasmes de toute nature, intérêts divers qui excédaient de toute part la seule philosophie, et qui n'ont pas à être rappelées ici où l'on dégage une structure et l'histoire qu'elle contient.



Pour l'instant il n'est pas déjà question de clonage mais encore de nouage. Ces dualités étaient déjà présentes dans les ouvrages initiaux regroupés sous Philosophie I mais elles se résolvaient encore au profit du pôle de la philosophie, et du nouage, aux dépens de l'Un et de la science. Le passage à Philosophie II se fait par un renversement, c'est maintenant l'Un qui devient le thème principal et assume le Réel, la philosophie étant évaluée en fonction du pouvoir de l'Un d'être pensé pour "lui-même" et comme tel ou comme immanent. C'est Le principe de minorité. Mais le commencement effectif ou accompli de la non-philosophie, c'est Une biographie de l'homme ordinaire parce que le problème du nouage des quatre côtés y est thématisé et acquis pour l'essentiel, non sans tribulations, grâce à la notion d'Unilatéralité. Les conditions de cette solution, c'est que l'Un acquière une autonomie radicale à l'égard de la philosophie, qu'il ne soit plus un objet philosophique, et que celle-ci se révèle comme une apparence transcendantale. Comme si l'on avait surnéoplatonisé l'Un et symétriquement surkantianisé la philosophie comme apparence. Posé de cette manière, sans donner satisfaction aux prétentions de la philosophie sur l'Un, le problème gagnait en difficulté. Nous nous étions privés de toute solution philosophique. Toutefois la solution se trouvait en germe dans cet excès de la séparation entre l'Un et la philosophie, en quelque sorte un chorismos platonicien. En effet la cause de leur extériorité ou de leur autonomie réciproque et donc de leur unité ne pouvait plus de toute façon être philosophique ou par transcendance. Et d'autre part l'Un dont je parlais n'était plus épékeina-physique, au-delà de l'Etre, le ressort de cette séparation devait être au contraire l'immanence radicale de l'Un. Comment alors concilier maintenant l'immanence radicale et l'extériorité?



Croisant un instant de cette manière Michel Henry, l'autre moitié du problème restait sans solution, en particulier comment user encore de la philosophie, qui n'était pas faite pour cela, pour dire cet Un ou cette immanence radicale? Le projet initial de domination théorique de la philosophie et de critique de son apparence transcendantale revenait sous une nouvelle forme, celle d'une transformation des énoncés ou des phrases philosophiques, l'Idée d'une discipline théorique prenant la philosophie pour objet. Tout Philosophie II et une grande partie de Philosophie III est consacré à une double tâche. D'une part à nouer de plus en plus précisément la dualité en dehors de tout système ou synthèse, en conjuguant une triple exigence, l'immanence radicale de l'Un, le caractère unilatéral de cette dualité, enfin la réduction du Logos à l'état d'apparence structurée ou de matériau. D'autre part à rechercher un discours qui ne soit plus le Logos mais, si approprié soit-il à la causalité de l'Un, dont les moyens soient exclusivement fournis par la philosophie. Donc la constitution d'une discipline de la philosophie en vue de penser l'Un.



Cependant présenter ainsi comme un problème de nouage la non-philosophie, c'est de nouveau faire pencher la balance en faveur de la philosophie, comme objet désormais d'une discipline. C'est sans doute un progrès. Et j'admets que l'on puisse arrêter le développement de la non-philosophie à tel ou tel de ses stades pourvu que l'essentiel de ses conditions d'existence soit reconnu. Je pense que beaucoup des travaux dont il vous sera parlé ici développent cet aspect et ce concept, bien réel je le répète, de la non-philosophie comme discipline rigoureuse de la philosophie. Le risque est évidemment d'une formalisation excessive des règles de cette pratique, à la manière d'un corpus reconnaissable par tous et garant d'une certaine cohérence épistémologique. La non-philosophie n'est ni une méthode universelle relayant la déconstruction, ni un processus immanent fusionnant le matériau et la méthode, le réel et le rationnel comme chez Hegel. Justement tout dépend de la conception du nouage, s'il est permis de parler encore ainsi, des opposés par l'unilatéralité. La non-philosophie a un aspect disciplinaire mais ce n'est pas une discipline de plus.



En effet c'est l'autre côté, celui de l'Un qui, par définition, doit avoir d'emblée le primat sur la philosophie et c'est en fonction de lui qu'il faut équilibrer ou déséquilibrer unilatéralement l'ensemble du quadriparti. L'Un n'est pas la simple condition de possibilité de la non-philosophie, ce serait une formule kantienne et empirico-idéaliste. En revanche c'est son présupposé, et comme tel n'est pas de nouveau au service de la philosophie. Une condition ou une présupposition disparaît dans le conditionné, mais un présupposé est d'une autonomie irréductible au conditionné. D'où la nécessité de développer ce côté de l'Un et d'en faire sinon le centre du moins l'aspect principal de la non-philosophie. Les progrès essentiels, ceux qui conditionnent la théorie, ont été faits d'ailleurs du côté de l'Un, pas de l'Un seul mais justement du côté de cette logique de l'unilatéralité qui va avec lui et son immanence. Et il se trouve que le bon réglage de la seconde dualité, celle de la philosophie et de la science, dépend de la solution apportée à la première.



Comment rétablir l'équilibre unilatéral de la structure? L'Uni-latéralité ne doit plus s'entendre en un sens hégélien comme abstraction d'un côté séparé de l'autre. Elle doit s'entendre comme une formulation voisine de deux autres qui existent chez les Contemporains. Elle est semblable 1. au "sans-rapport" du "sans rapport sexuel" de Lacan, le Réel chez Lacan et dans la non-philosophie est sans rapport au sens où de toute façon il exclut le rapport symbolique et langagier, en général il est forclos à la relation, comme le veut l'immanence radicale ou encore , comme dit Lacan, le fait que le Réel revienne toujours "à la même place", 2. au "rapport-sans-rapport" de Derrida qui met l'absence de rapport ou l'Autre qui est sans rapport au coeur du rapport c'est-à-dire du Logos. Autrement dit Lacan et Derrida sont antithétiques d'intention quant au Réel, l'un veut exclure tout rapport, l'autre se contente de différancier le rapport par son Autre et espère trouver le Réel dans un affect d'altérité judaïque absolue. Leur différence se localise entre deux conceptions de l'Autre mais ne touche pas fondamentalement au Réel. Tous les deux ont la même conception du sans-rapport, l'un (Lacan) comme opposé au rapport, comme non(-rapport), l'autre (Derrida) plus subtilement comme du moins faisant corps avec le rapport. Donc dans tous les cas, psychanalyse ou déconstruction, le rapport est présupposé comme référence pour poser le Réel. Et le rapport c'est la transcendance ou une certaine extériorité. Ces deux cas de figure restent dans la sphère de la philosophie et cherchent l'immanence, le sans-rapport, par opposition ou dernière référence à la transcendance. Le Réel ne peut dans ces conditions être radicalement sans rapport, même chez Lacan où c'est la topologie qui lie le Réel et le symbolique. Comment aller comme Lacan mais au-delà de Lacan et poser un Réel dé-symbolisé, dé-chaîné du signifiant, inconditionné par lui, mais qui cependant, comme chez Derrida, conserve un effet avéré sur le Logos ou la sphère du symbolique en général?



Ce que j'ai appelé systématiquement l'Uni-latéralité est la solution sans synthèse de ce problème, c'est le seul type de quasi relation que tolère le Réel comme immanence et primat sur la philosophie. D'une part c'est par son essence un non-rapport radical comme chez Lacan mais cette fois vraiment radical ou par immanence. Plus que jamais le Réel revient à la même place au point de ne plus en définir une et d'être utopique de part en part. Mais d'autre part elle ne reste pas seule, car elle est séparée (du) Logos ou du Monde, c'est aussi un Autre mais sans rapport à la transcendance qui sinon continuerait à entrer dans sa définition et dans sa constitution. C'est un Autre-que... le rapport, pas un Autre du... rapport, soit opposé à lui (Lacan) soit intériorisé partiellement à lui (Derrida). Il y a bien de l'altérité qui va avec l'Un, mais elle est elle-même Un ou immanence radicale. Il n'y a plus d'Autre de l'Autre comme il y en a encore nécessairement un dans ces disciplines. C'est pourquoi je remplace le mot de relation par celui d'unilation, et le mot de rapport par celui d'apport. Voilà la place de l'Uni-latéralité non-philosophique entre Hegel qui la renvoie à une abstraction d'entendement, Lacan qui, au fond, ne la comprend pas et ne la tolère que pour l'annuler dans la chaîne signifiante avec laquelle il croit la respecter, Derrida et d'autres qui essaient de lui donner un statut mais encore en extériorité philosophique. Le radical a le primat sur l'uni-latéral, mais le primat n'est pas lui-même une relation.



Concrètement, soit un système philosophique, une dyade de termes opposés ou corrélés par un troisième qui est lui-même divisé en un Un transcendantal ou immanent et un Un transcendant à la dyade. Donc un ternaire ou un quaternaire. On passe à la dualité unilatérale de la manière suivante. L'Un n'est plus divisible en réel et transcendantal, il est réel et se substitue purement et simplement à un terme de la dyade, il constitue comme indivisible l'un des deux termes ou est seulement immanent à la nouvelle dualité. Mais du coup le statut du second terme de la dyade est transformé et change aussi, il ne peut plus être en face à face avec l'Un qui est immanent même de son point de vue de second terme, et pourtant il existe et fait dualité avec l'Un sans faire face à face avec lui, donc sans faire encore rapport ou relation. On dira que ce second terme est en-Un ou immanent lui aussi et pourtant rejeté hors de l'Un qu'il ne constitue pas. Ou plus exactement il n'est rejeté que parce que l'Un est séparé radicalement de ce qu'il donne. Voilà pourquoi je ne cesse de dire que la philosophie, le second terme, est donnée de manière radicalement immanente ou sur le mode de l'Un et en même temps rejetée hors de l'Un.



La dualité unilatérale exclut les deux grands types de solution classiques, la théorie des relations et celle des jugements. Ce n'est une relation ni interne ni externe, ce n'est un jugement ni analytique ni synthétique. La non-philosophie, justement parce qu'elle n'a rien d'un système, et exclut la synthèse autant que l'analyse, possède une puissance quasi ou non- analytique des systèmes et de leurs sous-ensembles, et une puissance quasi ou non-synthétique des systèmes qu'elle effleure en chacun de leurs points. On appelle dualyse cette activité des dualités unilatérales qui analysent sans opération d'analyse, et synthétisent sans opération de synthèse. Les énoncés non-philosophiques ne sont ni contenus analytiquement dans ceux de la philosophie ni ajoutés synthétiquement à eux, ce n'est pas une affaire de jugement complexe et d'interprétation, mais de transformation par la force de l'unilatéralité.



L'unilatéralité passe par deux phases. L'une est celle du Réel qui n'est pas une immanence d'intériorité ponctuelle encore transcendante, mais aussi bien un être-séparé de ce qu'il rejette ou plutôt de ce dont il est séparé. L'autre est transcendantale ou prend en compte le second terme ou se réfère à la philosophie qui, rejetée en-Un si l'on peut dire, appelle maintenant à son secours le Réel. Dans la première phase, il y a déjà dualité mais en fonction de l'Un et de son primat, le second terme étant mentionné sans être encore référence. Dans la seconde, il y a une dualité explicite mais en fonction de la philosophie quoique elle n'aille pas jusqu'au deux.



L'immanence de l'Un et la transcendance propre à la philosophie se nouent maintenant dans des rapports si serrés et si intimes qu'il n'y a plus de rapports mais une altérité de l'Un, qui est immanence sans rapport à la philosophie, philosophie que pourtant il donne ou manifeste tout en s'en séparant. Le travail depuis l'ouvrage sur le non-marxisme est consacré à lier ainsi intimement ces deux côtés et à justifier la discipline consacrée à la philosophie par le primat et la structure uni-latérale de l'Un.



J'admets donc, je le répète, que l'on isole des aspects ou des moments de la non-philosophie pour les examiner et, pourquoi pas, les développer en disciplines indépendantes. Cependant il faut garder à l'esprit sa dualité indivisible, sa structure de phase, ne pas séparer abstraitement l'Un de la philosophie et réciproquement. Mais cette indivisibilité ou cette intimité de la non-philosophie n'est pas celle d'un système, on a vu pourquoi. A vrai dire nous sommes ici au coeur de la solution non-philosophique. A force de vouloir nouer et suturer des termes opposés, nous sommes forcés de découvrir non seulement qu'ils n'ont rien d'opposé mais qu'ils ne sont pas noués et que la véritable problématique qui nous guide n'est peut-être pas celle de la philosophie à laquelle nous l'arrachons morceau par morceau. La non-philosophie, commencée comme un problème de nouage, de dénouage et de renouage, s'accomplit de manière radicale tout autrement que nous ne le pensions, trompés par l'extériorité de la philosophie, comme un clonage. Si globalement toute philosophie est un problème de nouage, la non-philosophie est un problème de clonage, et c'est aussi la réponse au problème du nouage. Son identité, l'Un la donne à la philosophie de se refuser à celle-ci, qui la refuse et l'appelle. Pour parodier la fameuse formule de Lacan sur l'amour, en l'inversant au profit de qui donne plutôt que de qui reçoit, l'Un se refuse, se donnant par là même, à la philosophie qui l'appelle de le refuser. Si la non-philosophie atteint un point d'équilibre unilatéral, d'accomplissement qui lui soit propre, c'est ici dans l'inversion du nouage en son point d'immanence qui n'est pas un point de rebroussement mais le point d'intériorisation radicale du Réel et le point d'inversion de la philosophie. Un noeud forme une immanence mais son principe n'est pas l'immanence radicale mais le mélange des deux, par exemple par la topologie. J'ai longtemps cherché un point de cette nature, point de Cogito, point de transmutation nietzschéen, point critique. La non-philosophie est bien le point critique de la philosophie mais ce n'est pas la critique qui fait le point, c'est le "point" qui fait la critique. Je considère que cette longue traque de l'immanence est achevée lorsque l'immanence se donne dans et comme un saut unilatéral, celui du (non-)Un, clé de la traque. Le clonage rassemble et justifie après coup les recherches tâtonnantes, les hypothèses les plus contradictoires faites sur le problème de la cohérence interne de la théorie.



Ainsi il n'y a pas eu à proprement parler renversement mais déplacement par rapport à la philosophie, mais un déplacement sans opération ne peut être qu'une utopie. Et ce qui est déplacé c'est la philosophie elle-même, le déplacement se résolvant en emplacement. Il n'y a pas de geste non-philosophique, juste le saut ou l'opération unilatéral par quoi l'humaine utopie affecte tout lieu possible et dégage un "espace" ou l'aménage pour le sujet.



On dira que le nouage est plus intelligible que le clonage, mais ce ne sont des solutions ni opposées ni complémentaires. La vraie difficulté de cette objection est que le nouage philosophique n'est pas directement et uniquement mathématique mais aussi transcendantal, et que ce type de mélange difficile puisque c'est une topologie intériorisée, appelle justement la solution d'une dualité unilatérale, le clonage prenant le nouage comme son objet. Ainsi s'explique la possibilité de prendre la philosophie comme objet d'un Réel qui ne l'objective pas, justement, mais le transforme.



La non-philosophie n'est évidemment pas une théorie de la connaissance et un système en général. C'est une science réelle-transcendantale du Monde. On ne peut la découvrir que si l'on relativise le primat exclusif de la logique qui la cache dans la philosophie, même non spécialement analytique, et empêche de l'apercevoir. On pourrait dire dans le style dont nous sommes coutumiers que c'est une logique transcendantale mais sans-logique ou non formelle, juste réelle plutôt que logique. A l'opposé de la réduction logiciste de la philosophie, qui laisse subsister des prérogatives cachées de la suffisance, en particulier une positivité et donc une forme de dogmatisme, c'est une réduction réelle-transcendantale d'une part, aux multiples possibilités de réalisation d'autre part, non seulement avec la logique mais avec l'aide des sciences en général. Il y a une instance plus radicale que la logique, c'est le Réel. Non qu'il soit possible de remplacer la logique par n'importe quelle science tout en conservant à celles-ci les mêmes privilèges. C'est la posture universelle de la science qui doit prendre la place tenue en régime philosophique par l'universalité restreinte de la logique. La non-philosophie a fait sauter le verrou de la logique et de la réduction analytique, et chassé également ce qu'il subsistait de logique obligatoire et exclusive comme première dans la logique transcendantale des philosophes, offrant au transcendantal le support du Réel radical seul, et par là même une possibilité de combinaison avec chacune des sciences. C'est la théorie unifiée, une extension radicale de la philosophie au-delà de la logique transcendantale mais aux dépens de ses prétentions. C'est donc la philosophie et son organon logique qui perdent leurs prérogatives en devenant simple organon réel-transcendantal.



Il fallait ainsi prendre la formule de "non-philosophie" au pied de sa lettre, si l'on peut dire, ce n'est pas seulement une métaphore d'appoint non-euclidienne. L'Un et le (non-)Un sont identiques, cela est possible parce que nous avons enfin quitté la sphère de la transcendance. Le non- est l'Un tout d'immanence uni-latérale alors que le néant est transcendant. La non-philosophie c'est l'inversion de la philosophie, le "non-" qui lui est adressé sous la forme de l'Homme, le présupposé dont elle ne peut se débarrasser. Il n'y a pas d'abord la philosophie que l'on nierait ensuite, elle est donnée d'emblée comme suspendue par le futur au futur, c'est à cette condition déterminante qu'elle est objet d'une nouvelle discipline.



Quant à la trilogie du Réel, du Matériau philosophique et de la syntaxe unilatérale ou de la Détermination-en-dernière-instance, à quoi souvent l'on réduit la non-philosophie, elle ressemble fort en un sens, avec un contenu différent, au trio lacanien, RSI, et comme celui-ci, ce n'est qu'une base structurale pour la non-philosophie. Je pourrais dire aussi comme Lacan que ce n'est pas une grille passe-partout, mais une sorte de vade-mecum qui présente le danger de décalquer la structure du système philosophique en le déformant simplement. Il faut dire que nous l'avons mis en tête de l'Onphi sous la forme de trois axiomes pour permettre la constitution et le fonctionnement de celle-ci, mais non sans approximation ni risque d'un nouveau sens commun scolastique ou d'un formalisme. J'ai passé une grande partie de mes recherches d'une part à l'exploiter et à l'étendre du côté de nouveaux matériaux, mais surtout à ajuster parallèlement ces instances pour les faire jouer ensemble, à accorder et ajuster cet instrument, régler et ré-étalonner cet appareil. L'Onphi est née comme un instrument désaccordé où chacun entend jouer sa partition avec son instrument qu'il aura bricolé, préférant interpréter librement les axiomes plutôt que les effectuer librement. Il y a un problème essentiel d'articulation de ces trois. Deux tâches sont à résoudre. La nouvelle articulation devra en général 1. Défaire toute organisation topologique et justement structurale, vaincre l'apparence qu'ils sont trois en montrant qu'ils sont chaque fois deux et que chacun de ces deux est finalement "un" tout en restant "deux" du point de vue de l'un d'eux. 2. Fixer les limites ou les degrés de liberté dans la "préparation" de cet appareil qui n'aboutissent pas à sa destruction.



De toute façon, la non-philosophie n'a pas inventé le "Réel", ni l'Un, ni l'Homme (tous les philosophes...), ni même l'idée d'une "immanence radicale" (M. Henry et peut-être d'autres, Maine de Biran? Marx?). En revanche elle existe d'avoir inventé ses vraies caractéristiques, d'avoir pris au sérieux l'exigence de la radicalité et distingué le radical et l'absolu. Elle a dû remanier profondément tout l'appareil philosophique même lorsqu'elle en semble le plus proche. Ce sont 1. le plein sens de l'immanence comme réelle "avant" d'assumer une fonction transcendantale, 2. la nécessité de traiter l'immanence par l'immanence, et non par un survol transcendant, c'est identiquement une structure et un savoir immanent de cette structure, ce que j'appelle la vision-en-Un, 3. l'être-déjà-donné de la philosophie en-Un, son apport ou son unilation plutôt que sa mise en relation extérieure avec le Réel, 4. la structure de l'immanence réelle non comme point métaphysique mais comme uni-latéralité, (dualité) uni-latérale, Autre-que... ou altérité par immanence, 5. le couple de la détermination réelle et de la détermination-en-dernière-instance ou transcendantale (le clonage), et la thèse que celle-ci trouve un symptôme dans le concept de Marx, 6. la dualité unilatérale de l'Homme et du sujet comme fonction ayant le Monde pour argument ou variable libre, 7. la découverte de l'immanence radicale ou de l'Uni-latéralité comme messianité humaine ou futur immanent, sa vocation à l'utopie et à la fiction, 8. les deux aspects de la langue future que parle les sujets non-philosophiques, aspect d'axiome ou mathématique et aspect d'énoncé philosophique c'est-à-dire d'oracle. La non-philosophie est une mathématique humaine, formule que j'opposerai à celle de "mathématique divine", de Leibniz, pour la philosophie. Ce sont ces principes ou ces modes de fonctionnement qui donnent son sens à la radicalité et évitent de confondre celle-ci avec celle de Descartes ou de Husserl. Tout pourrait se résumer dans la distinction du radical et de l'absolu.





Quelques mots sur ces possibilités nouvelles.



Non-humanistes. Avec le nouage topologique, la philosophie restait aux mains d'un deus ex machina, le philosophe ou l'enfant-roi qui la survolait et l'agençait comme un bricoleur fabriquant et détruisant des mondes en modèles réduits, ou comme un démon soufflant ses réponses à Socrate. Avec le clonage, il y va enfin de l'homme, et de l'homme seul, dans la philosophie. Et il n'y va pas de l'homme comme de l'Etre noué dans la question de l'Etre. L'homme est le Réel ou la réponse, la condition minimale mais insuffisante pour qu'il y ait des résolutions locales. La non-philosophie est le primat de l'Homme comme non-immanent sur l'Etre et le Néant. C'est à l'homme et à lui seul, pas à la matière ou à la religion, qu'il appartient de réduire par exemple l'humanisme et les problèmes dont il est le symptôme. Elle est la découverte que l'Homme est déterminant, et que comme sujet il l'est en-dernière-instance.



Non-théologiques. Dans un autre registre en tant que l'Homme donne le Monde tout en étant séparé de lui mais nullement séparé comme une exception, c'est une invalidation des problèmes métaphysiques du type création du monde ou bien procession, émanation ou conversion, toute la dramaturgie philosophique. L'Homme est grâce pour le Monde. C'est inverser les philosophies de la transcendance et de l'Appel divin fait à l'homme car c'est maintenant le Monde qui en appelle à l'homme. Si la philosophie connaît l'exception, la non-philosophie connaît, oserai-je le dire, le miracle mais mathématisé, ayant perdu sa transcendance théologique.



Non-historiques. Le Réel-Un immanent est donné aussi comme Autre-que... ou séparé, comme futur qui vient au-devant du présent et du passé. L'Homme n'est pas une conscience, c'est une force d'utopie ou de messianité immanente qui vient avec son affrontement au Monde et qui inverse tout cours possible de l'histoire. Il faut inclure le "oui" surhumain de Nietzsche dans le "non-"qui vient avec l'homme du fond de son immanence.



Non-littéraires. La non-philosophie est une activité de fiction de la pensée et de la langue en même temps, elle couronne la discipline de la théorie philosophique. Les vocables doivent surgir de l'entendement non-philosophique comme les essences de l'entendement divin selon Leibniz. Elle conjugue l'autorité énigmatique de l'oracle et la clarté du théorème.



Finalement je vois les non-philosophes de multiples manières. Inévitablement comme des sujets universitaires ainsi que l'exige la vie dans le Monde, mais surtout comme des voisins de trois grands types humains. L'analysant et le militant politique, c'est évident, la non-philosophie est voisine de la psychanalyse et du marxisme, elle transforme le sujet en transformant de la philosophie. Enfin voisin de celui que j'appellerai le spirituel, surtout pas le spiritualiste. Les spirituels ne sont pas spiritualistes. Ce sont de grands destructeurs des forces de la Philosophie et de l'Etat réunies au nom de l'Ordre et du Conformisme. Les spirituels hantent les marges de la philosophie, de la gnose, de la mystique, même de la religion officielle et de la politique. Les spirituels ne sont pas seulement des mystiques abstraits et quiétistes, ils sont pour le Monde. C'est pourquoi une calme discipline ne suffit pas, l'homme y est impliqué comme son présupposé déterminant. La non-philosophie est donc voisine aussi de la gnose et de la science-fiction, elle répond à leur question centrale, qui n'est pas du tout le premier objet de la philosophie, faut-il sauver l'humanité et comment? Voisine aussi des révolutionnaires spirituels tel Müntzer et certains mystiques au bord de l'hérésie. Tous comptes faits, est-ce autre chose que la chance d'une utopie efficace?